Roland Barthes, Carnets de voyage en Chine, éd. Christian Bourgois- IMEC, à paraître le 5 février 2009
ISBN : 978-2-267-02019-9
Du 11 avril au 4 mai 1974, une délégation française composée de trois membres de la revue Tel Quel – Philippe Sollers, Julia Kristeva et Marcelin Pleynet – ainsi que de François Wahl et de Roland Barthes, se rend en Chine. Au retour de ce périple qui a conduit les voyageurs de Pékin à Shanghai, de Nankin à Xian, Roland Barthes publie dans Le Monde du 24 mai 1974 le texte « Alors la Chine ? », repris l'année suivante par Christian Bourgois dans une édition hors commerce. Ce texte est rédigé à partir des impressions de voyage notées par Roland Barthes sur trois carnets de poche. Un dernier carnet a été utilisé pour réaliser l'index thématique des quelque trois cents pages de ce journal de voyage dont les éditions Christian Bourgois offrent aujourd'hui une édition inédite.
« Nous laissons alors derrière nous la turbulence des symboles, nous abordons un pays très vaste, très vieux et très neuf, où la signifiance est discrète jusqu'à la rareté. Dès ce moment, un champ nouveau se découvre : celui de la délicatesse, ou mieux encore (je risque le mot, quitte à le reprendre plus tard) : de la fadeur.
Hormis ses palais anciens, ses affiches, ses ballets d'enfants et son Premier Mai, la Chine n'est pas coloriée. La campagne (du moins celle que nous avons vue, qui n'est pas celle de l'ancienne peinture) est plate ; aucun objet historique ne la rompt (ni clochers, ni manoirs) ; au loin, deux buffles gris, un tracteur, des champs réguliers mais asymétriques, un groupe de travailleurs en bleu, c'est tout. Le reste, à l'infini, est beige (teinté de rose) ou vert tendre (le blé, le riz) ; parfois, mais toujours pâles, des nappes de colza jaune ou de cette fleur mauve qui sert, paraît-il d'engrais. Nul dépaysement.
Le thé vert est fade ; servi en toute occasion, renouvelé régulièrement dans votre tasse à couvercle, on dirait qu'il n'existe que pour ponctuer d'un rituel ténu et doux les réunions, les discussions, les voyages : de temps en temps quelques gorgées de thé, une cigarette légère, la parole prend ainsi quelque chose de silencieux, de pacifié (comme il nous a semblé que l'était le travail dans les ateliers que nous avons visités). Le thé est courtois, amical même ; distant aussi ; il rend excessif le copinage, l'effusion, tout le théâtre de la relation sociale. (…)
Cette hallucination négative (la façon dont il vient de décrire la Chine qui serait hors de la couleur vive, de la saveur forte et du sens brutal) n'est pas gratuite : elle veut répondre à la façon dont beaucoup d'Occidentaux hallucinent de leur côté la Chine populaire : selon un mode dogmatique, violemment affirmatif/négatif ou faussement libéral. N'est-ce-pas finalement une piètre idée du politique, que de penser qu'il ne peut advenir au langage que sous la forme d'un discours directement politique ? L'intellectuel (ou l'écrivain) n'a pas de lieu – ou ce lieu n'est autre que l'indirect : c'est à cette utopie que j'ai essayé de donner un discours juste (musicalement). Il faut aimer la musique, la chinoise aussi. »
(Roland Barthes, « Alors la Chine ? », octobre 1975)
Présentés lors d'une exposition consacrée à Roland Barthes au Centre Georges Pompidou en 2002, ces carnets n'ont jamais été mis à disposition du grand public par ailleurs. La présente édition permettra aux lecteurs de suivre au jour le jour les réflexions, impressions et commentaires qu'ont suscités chez Roland Barthes sa découverte de la Chine.
La publication inédite de Carnet de voyage en Chine est accompagnée de la remise en vente des textes du Colloque de Cerisy consacré à Roland Barthes en 1977 ainsi que de L'écriture même : à propos de Roland Barthes de Susan Sontag et de Roland Barthes, vers le neutre de Bernard Comment.
« Il ne cherchait pas du tout à plonger et à devenir, autant que faire se peut, l'autre ; il restait lui-même et prenait de l'ailleurs ce qui se trouvait lui convenir, soit par l'insolite des situations, qu'il qualifiait alors de “romanesques”, soit pour le sens que, toujours sur un détail, il en tirait. […] On aurait tort de conclure de là qu'il restait aveugle ou indifférent aux situations economico-politiques : il les analysait et les jugeait froidement ; mais ce n'était pas un thème sur lequel il aimait orienter la conversation : il y voyait probablement un passage obligé, un effet de surmoi, auquel il résistait avec le même entêtement qu'il mettait à refuser de céder aux prescriptions de la visite aux musées. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il campait dans son être avec une gentillesse et une finesse telles que s'en dégageait une figure non pas de refus mais d'accueil. […]
Il était ainsi comme voyageur ce qu'il pouvait être. Présent et absent, subtil et concret, gai et replié sur soi, analyste extraordinairement pénétrant et précipité dans l'instantanéité du désir, radicalement étranger à la mythologie du voyage qu'il transmuait dès qu'arrivé en une autre modalité de l'habiter. » (François Wahl)Yves Bonnefoy. Regards étrangers, recherches actuelles
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